Éco-crimes n°3
Bois russe, papiers kazakhs

En plein cœur de l’Asie centrale se déroule un miracle économique singulier. En 2008, l’Union européenne n'importait qu’à peine 2,4 tonnes de contreplaqué de bouleau en provenance du Kazakhstan. Pendant treize ans, jusqu’en 2021, aucune importation n’a été enregistrée. Un an plus tard seulement, plus de 21 000 tonnes de contreplaqué franchissaient les frontières de l’UE. En 2025, ce chiffre atteignait près de 26 000 tonnes.
Le problème de ce « miracle » réside dans son impossibilité géographique. Le Kazakhstan est un pays extrêmement pauvre en forêts, dominé par d’immenses déserts et des steppes à perte de vue. D’où provient dès lors cet afflux soudain de bois ?
La réponse se trouve plus au nord. Avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la Russie figurait parmi les plus grands acteurs mondiaux du marché du bois. Pour la seule année 2021, Moscou a livré environ 800 000 tonnes de contreplaqué à l’UE. Afin de priver le Kremlin de ressources financières pour mener sa guerre d'agression, Bruxelles a depuis arrêté de larges sanctions économiques.
Si l’Occident s’intéresse souvent à la manière dont les technologies de pointe pénètrent illégalement en Russie, les matières premières sous sanctions empruntent, en sens inverse, des routes de contrebande hautement complexes. L’organisation non gouvernementale britannique Earthsight estime que, depuis l’été 2022, du bois de conflit pour une valeur supérieure à 1,5 milliard d’euros s’est introduit à l’insu des contrôles dans l’UE. Cela représente environ 20 conteneurs par jour.
Marchandise réelle, faux papiers
Pour introduire ce bois sous sanctions dans l’UE, des producteurs russes et biélorusses s’appuient sur un réseau d’intermédiaires situés dans des pays tiers, notamment en Turquie, en Chine ou au Kazakhstan. Ces intermédiaires reconditionnent la marchandise et modifient sa déclaration. Au moyen de factures falsifiées, de certificats d’origine manipulés et de labels de durabilité frauduleux, l’origine réelle du bois est dissimulée. La cargaison gagne ensuite l’Europe par camion, train ou navire.
Ce bois sous sanctions finit sa course chez des importateurs établis dans l’UE. Des investigations sous couverture menées par l’NGO Earthsight documentent le rôle joué par ces entreprises. Selon l’organisation, 19 sociétés européennes auraient ainsi acquis des centaines de conteneurs de contreplaqué illégal via un unique intermédiaire kazakh.
Les enquêteurs ont documenté le fonctionnement concret de ce commerce lors d’une rencontre avec l’entreprise polonaise Alvi-Bel. Selon son site internet, Alvi-Bel opère comme grossiste pour des fabricants de meubles, des producteurs de parquet et des entreprises du BTP. La société traiterait actuellement chaque mois environ 2 000 mètres cubes de contreplaqué et de lamelles, et expédierait entre 40 et 130 chargements de camions vers une grande partie de l’Europe, notamment en Allemagne, en Italie, en France et en République tchèque.
En juin 2024, dans un entrepôt près de Varsovie, les cadres de l’entreprise auraient affirmé aux enquêteurs sous couverture d’Earthsight qu’il demeurait possible de se procurer du contreplaqué auprès de producteurs russes. La qualité habituelle serait garantie, le bois provenant, selon leurs termes, du pays « où pousse le bouleau et où l’on parle russe ». Par la suite, ils leur auraient transmis des spécimens d'étiquettes d'expédition indiquant comme pays d'origine : le Kazakhstan. Contactée par le Blog North Data, la société Alvi-Bel n’avait pas donné suite à notre demande d'information à la date de publication de cet article.
Intégré dans le marché européen
Une fois introduit dans l’UE, ce bois de conflit intègre directement notre quotidien. Selon Earthsight, des entreprises européennes auraient figuré parmi les acheteurs de marchandises réétiquetées, à l’instar du transformateur de bois estonien Technomar & Adrem. Interrogée par le Blog North Data, l’entreprise a confirmé avoir acheté du contreplaqué auprès d’un négociant kazakh mentionné dans le rapport d’Earthsight. Technomar & Adrem soutient toutefois avoir toujours reçu ces livraisons accompagnées de tous les documents d’origine requis, qui auraient été acceptés sans réserve par les autorités douanières estoniennes. Afin de s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un simple intermédiaire, un collaborateur se serait rendu en personne au Kazakhstan pour inspecter le site de production.
Le rapport d’Earthsight aurait suscité une vague de sollicitations médiatiques auprès de Technomar & Adrem, conduisant plusieurs clients à interrompre leurs achats de contreplaqué de bouleau. Ne pouvant exclure l’implication de son fournisseur dans un réseau plus vaste, l’entreprise aurait finalement mis un terme à ses approvisionnements auprès de ce dernier, « afin de prévenir tout risque réputationnel ». L'entreprise affirme toutefois ne pas pouvoir renoncer totalement aux importations en provenance du Kazakhstan : bien qu'en 2024 moins de 10 % des 30 000 mètres cubes de contreplaqué transformés auraient été issus de ce pays, certains clients – notamment dans le secteur des emballages pour matières dangereuses – dépendraient toujours du contreplaqué de bouleau en raison de certifications strictes.
Entre audit interne et arrêt des approvisionnements
L’entreprise espagnole du secteur du bois Forest Trafic figure également parmi les entités ayant reçu ce bois originaire de Russie et de Biélorussie frappé par les sanctions. La société a indiqué avoir engagé un audit interne fin 2024 à la suite des accusations portées par Earthsight. Son fournisseur – dans ce cas précis, basé en Chine – aurait contesté avoir livré des marchandises d’origine russe ou biélorusse, soutenant qu’il s’agissait d’une transformation chinoise utilisant du placage letton. Ces éléments correspondraient aux documents en sa possession, aux certifications indépendantes FSC ainsi qu'aux conditions d’achat de la firme espagnole. À titre conservatoire, l’entreprise indique néanmoins avoir pris des mesures en gelant tout nouveau contrat avec ce fournisseur et en mettant progressivement fin à leur relation commerciale.
Forest Trafic souligne par ailleurs les limites inhérentes à ses propres capacités de contrôle. L’entreprise affirme se conformer strictement aux exigences du règlement de l’UE sur le bois. Son système de diligence raisonnable repose sur l'examen de documents, de déclarations de fournisseurs et de preuves de traçabilité. En tant qu’importateur, la société rappelle qu’elle n’a pas pour rôle de mener des investigations journalistiques ou policières pour démêler des réseaux d’entreprises internationaux.
Toutefois, l'entreprise admet indirectement que d'autres audits sont possibles : à la suite d'inspections menées par les autorités espagnoles, Forest Trafic a adapté son système de contrôle en exigeant désormais des preuves d’origine plus détaillées. De plus, elle a réduit le nombre de ses fournisseurs hors UE afin d'exercer un suivi plus rigoureux.
Cet article constitue le troisième volet de notre série Éco-crimes. Le premier épisode, « Anatomie de scandale au mercure », montre comment une entreprise allemande dissimulait le trafic de mercure derrière d’opaques structures d'entreprises. Le deuxième épisode, « Les routes de l'ombre du plastique espagnol », met en lumière la manière dont l’interdiction du plastique en Chine alimente le secteur des déchets illégaux et expédie des tonnes de détritus vers la Malaisie sous couvert d'activités légales.