Éco-crimes n°2
Les routes de l'ombre du plastique espagnol

Tous les trois jours et demi, une usine de recyclage brûle quelque part en Espagne. Autrefois considérés comme des incidents isolés, ces incendies ont doublé ces dernières années selon les autorités : depuis 2021, on dénombre plus de 100 départs de feu par an dans ces installations.
Ces sinistres illustrent l'impact radical d'une décision politique sur le marché : depuis que la Chine refuse les plastiques étrangers en 2018, le commerce mondial des déchets a muté. Avant ce bannissement, l’Espagne exportait environ 115 900 tonnes de déchets plastiques vers la Chine chaque année. En 2024, ce chiffre est tombé à zéro. Pourtant, la consommation de plastique — en Espagne comme dans l’ensemble de l’UE — n’a cessé de croître. Les capacités de recyclage espagnoles étant insuffisantes. Confronté depuis des années à des centaines de décharges sauvages, le pays a été traduit devant la Cour de justice de l'Union européenne par la Commission, faute d'avoir appliqué les règles fondamentales de gestion des déchets.
L’art du camouflage administratif
Les décharges illégales ne sont que la face émergée du problème. Ce qui n’est pas déversé illégalement sur le territoire national est expédié vers l’Asie du Sud-Est. Au printemps 2019, les autorités malaisiennes ont intercepté 24 conteneurs de déchets plastiques qui, selon le gouvernement, provenaient d'Espagne. L'identité des entreprises derrière de telles expéditions est rarement révélée au public : enquêtes en cours, dossiers classés. Dans le cas de ces 24 conteneurs, Greenpeace Espagne a profité du fait que plusieurs de ces unités exportées illégalement ont été renvoyées en Espagne. L'organisation a analysé les données douanières de l'administration fiscale, révélant que les conteneurs étaient destinés à la province de Valence.
L'ONG a ensuite remonté la trace d'un envoi arrivé le 15 avril 2019 à Port Klang, en Malaisie. Selon Greenpeace, l'expéditeur était une société canadienne qui indiquait une adresse à Valence. C’est à cette même adresse, et sur la même parcelle que se trouve Iber Resinas S.L., une entreprise de recyclage agréée. D'après Greenpeace, une source en Malaisie a également confirmé qu'Iber Resinas S.L. faisait l'objet d'une enquête liée à ces conteneurs et figurait en tant que propriétaire de la marchandise dans un document officiel.
La faiblesse des contrôles et l'opacité des réglementations permettent de s'appuyer facilement sur des réseaux d'entreprises et des adresses commerciales partagées sans attirer l'attention. Par ailleurs, le chargement n'a pas été déclaré comme déchet, mais comme des granulés plastiques nettoyés destinés à l'industrie – une classification qui permettrait de contourner les règles plus strictes régissant l'exportation de déchets.
Cinquante-deux routes illégales
Dans un rapport détaillé, Interpol souligne que des groupes criminels organisés infiltrent des entreprises légales pour masquer leurs activités illicites – souvent en les combinant avec de la criminalité financière, de la fraude et des faux documents. Sur la base de sources ouvertes et d'informations provenant de 40 pays, Interpol a identifié des transports de déchets illégaux sur 52 des 257 routes analysées. Les criminels camouflent systématiquement l'origine des déchets, notamment en utilisant des pays de transit.
L'origine n'est pas la seule donnée dissimulée ; le destinataire final l'est aussi parfois. Lorsque des transports illégaux sont interceptés et qu'aucun destinataire responsable n'est trouvé, les conteneurs restent immobilisés dans les ports pendant des mois, voire des années, encombrant l'espace et perturbant les opérations. Dans le seul port malaisien de Penang, 265 conteneurs de déchets plastiques ont été abandonnés en mai 2019.
Les tensions diplomatiques qui en résultent ont poussé les États à durcir les contrôles et les sanctions. En 2019, la France a marqué les esprits en infligeant une amende record de 192 000 euros à une société de négoce ayant exporté illégalement des déchets plastiques vers la Malaisie.
Derrière ces affaires se cachent des réseaux internationaux opérant via un entrelacs de sociétés écrans et d'adresses partagées. Ils évoluent souvent sous les yeux des autorités sans attirer l'attention. Retracer ces structures implique de suivre des pistes de données à travers plusieurs juridictions. La troisième partie de la série porte sur la manière dont les entreprises tentent de contourner les sanctions de l'UE et sur la façon dont il est possible de les repérer malgré tout.
Cet article constitue le deuxième volet de notre série « Éco-crimes ». La première partie, « Anatomie d’un scandale au mercure », revenait sur les méthodes employées par une entreprise allemande pour dissimuler un trafic de mercure à l’aide de structures opaques.